JSL : comment vas-tu ?
ED : je vais bien. Je vais bien parce que je me sens avec moi-même.
JSL : oui.
ED : Jai mis vingt à vingt-cinq ans pour y arriver. Et il y a aussi eu une révélation : un livre.
JSL : oui.
ED : un livre dEdgar Maurin intitulé Relier les disciplines. Lorsque je lai lu, jai compris quil y avait là ce que je cherchais depuis longtemps.
JSL : oui ?
ED : jusqualors, javais travaillé sur les lieux, les villes, sans saisir que cétait en fait une sorte de thérapie personnelle. Je navais en effet jamais eu de lieu. Or pour moi, les lieux sont habités et une relation sétablit entre eux et moi. Si le lieu nexiste pas, je nexiste pas. Jai trouvé chez plusieurs auteurs, comme Lacarrière ou Berque, cette relation entre le sensible et le lieu - qui permet dhabiter et dêtre habité.
JSL : oui.
ED : cela ma fait comprendre que si jai commencé à travailler sur les territoires, ce nest pas par hasard. Cest parce que je nen avais pas.
JSL : et pourquoi nen avais-tu pas ?
ED : cest du fait de mon enfance un peu compliquée. Mon beau-père a fini en prison et ma mère - très malheureuse - a disparu à un moment. Aussi, nous étions dix enfants. Jai été très vite placée à la DDASS. Cela a été pour moi un sauvetage. Et puis nous avons déménagé mille fois, sans jamais retrouver un seul objet...
JSL : à chaque fois, il fallait tout recommencer.
ED : oui. Combien de fois a-t-il fallu tout reprendre à zéro ! Cest pour ça, je pense, que jai très bien vécu le foyer de la DDASS. Jy étais comme une sorte dethnologue qui aidait les autres. Les années que jy ai passées mont permis à la fois de me construire et de me fuir. Je crois que cest là que sest noué ce rapport à l “habiter” où lon shabite comme on habite un lieu.